Ciel changeant

Gaston Gribouille n’était pas un débutant. Il maitrisait plutôt bien son art. Le choix des couleurs, la précision du trait, la composition globale de ses toiles, lui avaient permis d’acquérir un peu de notoriété. Il commençait à se faire un nom dans le monde impitoyable des peintres.

Il était particulièrement fier de sa dernière toile. Elle représentait une plage au sable doré, parsemée de vacanciers multicolores.

Lorsque sa toile fut achevée, il décida de la montrer à Géraldine. Géraldine était une personne importante dans la vie de Gaston. C’est elle qui l’avait poussé à ses débuts. C’est encore elle qui savait trouver les mots dans les périodes de doute et lui redonnait confiance.

– Alors, lui dit-il ! Qu’en penses-tu ?
– C’est magnifique Gaston. Le sable semble plus vrai que nature… Et les gens que tu as peints paraissent… vivants ! Mais le plus beau, Gaston, le plus beau, c’est le rouge du ciel qui ajoute une tonalité dramatique à l’ensemble !
– Ah, Géraldine, quelle blagueuse ! En fait, tu n’aimes pas le bleu profond que j’ai choisi pour le ciel ? Il me semble pourtant bien rendre compte de l’Univers !
– Mais c’est toi qui plaisantes ! Rouge ! C’est vrai que tu y es allé un peu fort… mais c’est beau, un peu oppressant… mais beau ! En tout cas très inhabituel dans ta peinture !
– Mais le ciel est bleu !
– Je sais bien que le ciel est bleu !
– Mais non, je veux dire que là sur ma toile, le ciel est bleu !
– Ah mais non ! Sur ta toile il est rouge !

La discussion aurait pu durer longtemps, mais ils durent en convenir, le ciel n’avait pas la même couleur pour chacun d’eux.

Gaston voulu en avoir le cœur net, et lorsque Géraldine fut partie, il téléphona à Sophie sa voisine et lui proposa de venir voir son dernier tableau.

Sophie trouva le tableau magnifique.

– Et le ciel, demanda Gaston ? Que penses-tu du ciel ?
– Il est extraordinaire. Ce violet donne une profondeur à l’ensemble et renforce les liens entre les personnages sur la plage.

Gaston n’insista pas. Quand il se retrouva à nouveau seul, il examina sa peinture. C’était bien du bleu qu’il avait utilisé pour le ciel. Pas du rouge. Et pas non plus du violet. Les noms étaient même inscrits sur les tubes : « bleu outremer » et « bleu turquoise » !

Le lendemain était un dimanche, et le dimanche ses parents venaient manger. Il avait pris l’habitude de leur montrer son travail. Ce petit rituel avait commencé dès le début, il y a maintenant de nombreuses années. Mais ce jour-là, il craignit que la couleur du ciel ne soit le prétexte à une nouvelle dispute. Comme beaucoup de couples, ses parents se chamaillaient souvent, et surtout pour des broutilles.

Le moment fatidique était venu et Gaston senti l’inquiétude monter quand il les fit entrer dans la pièce qui lui servait d’atelier.

Sa mère fut la première à parler :

– C’est très beau dit-elle ! Et le ciel rose est une splendeur, il donne une impression de jeunesse et de légèreté à la toile. Tu as vraiment du talent !
– Oui enchaina son père, ce rose est très beau et met en valeur le côté féminin des personnages.
– Quel côté féminin le coupa Mme Gribouille ? La jeunesse, c’est la jeunesse que le ciel met en valeur.

Et voilà, c’était reparti !

Gaston eut l’occasion de montrer son tableau à plusieurs personnes et à chacune, le ciel apparaissait d’une couleur différente. Dans un premier temps, il voulut détruire le tableau. « Que peut valoir une œuvre dont les couleurs ne sont pas fixes ? » s’était-il dit.

Mais après réflexion, il avait décidé de le garder. Il l’appela « Ciel changeant ». Ce tableau consacra le peintre qui l’exposait souvent mais avait décidé de ne jamais le vendre.

« La Joconde » de Léonard de Vinci regardait ses admirateurs et admiratrices où qu’ils soient ! « Ciel changeant » de Gaston Gribouille adaptait sa couleur à chacun de ses observateurs !

Les miracles de la peinture !

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