L’œuvre de Yaël

La ville d’Inaïne était une cité vivante.

Elle disposait d’un lieu dédié à la connaissance, tout autant bibliothèque que centre d’échanges.

Yaël en était à la fois l’initiateur, le créateur, la tête pensante et le coordonnateur…

Les habitants le consultaient souvent. On raconte qu’il n’avait jamais été pris en défaut tant sa connaissance était grande.

Malgré la notoriété qu’il avait acquise, une forme de lassitude grandissait en lui. Organiser des conférences, répondre aux sollicitations, et peut-être même lire des livres, ne lui procurait plus les étincelles de joie de ses débuts. L’envie de tout lâcher s’immisça en lui.

Un beau matin, sa décision fut prise. Il partit en regardant droit devant lui.

En chemin, Yaël passa devant une librairie qui attira son attention. Il s’approcha en se disant qu’une lecture accompagnerait bien son nouveau départ. Il entra et déambula quelques instants au milieu des piles de livres, tendit la main et saisit l’ouvrage qui se présentait à lui, l’ouvrit et lut :

« Jacques venait de terminer sa lecture. Il rangea le recueil dans sa bibliothèque déjà bien pleine. Celle-ci émit un craquement sourd, oscilla un instant et s’écroula, régurgitant des siècles de savoirs. »

Yaël fut abasourdi par ces mots. Il aurait presque entendu le rayonnage s’effondrer. Il regarda par terre mais ne vit aucun livre. Revenant à la réalité, il se dirigea vers la sortie de la boutique en saluant les quelques personnes présentes.

Pour la première fois, il réalisa combien les livres et la connaissance avaient envahi son horizon.

Allégé, il poursuivit sa route.

Les jours passèrent. Yaël ne pouvait se défaire de l’idée qu’il avait abandonné son œuvre et ses responsabilités. Les souvenirs de son passé obscurcissaient ses pensées.

Ne devait-il pas retourner à Inaïne ?

Empreint de doutes, il s’assit sur un banc.

C’est alors qu’un vagabond joyeux apparut au détour du chemin :

  • Holà Messire ! Salua le vagabond, en accompagnant ses paroles d’une courbette ! Vous semblez bien soucieux !
  • Et vous-même semblez bien insouciant, répondit Yaël.
  • Mais l’insouciance n’est-elle pas l’essence de la vie ?!
  • Le sort du monde vous est-il donc indifférent ?
  • Moi je valse avec la liberté, toi tu danses avec ta vie passée, philosopha le vagabond… Virevoltons ensemble !

L’homme d’Inaïne hésita un instant, puis se laissa entrainer.

Ils tourbillonnèrent à s’en étourdir… Quand Yaël reprit ses esprits, il se sentit libéré, prêt à vagabonder vers des chemins inconnus.

Des jours plus tard, poursuivant son périple, Yaël se présenta aux portes d’un désert. Il s’enquit de la compagnie d’un chameau pour le traverser.

Le premier jour, mille questions se bousculèrent dans sa tête à tel point qu’il en exprima une à haute voix… Puis une autre… Finalement, le flot de ses paroles se fit ininterrompu. Le chameau parut se lasser car il émit un cri sonore et insistant. Yaël en fut bouche bée. Il observa l’animal, puis l’étendue du désert et prit soudain conscience de l’intensité du silence.

Au matin du deuxième jour, des pensées bruyantes surgirent à nouveau. Le voyageur regarda le chameau. Il l’entendit presque lui demander de ne pas se mettre à déblatérer. Comment faire, se demanda Yaël ? Il eut alors l’idée de creuser un trou et d’y enterrer le flux de ses pensées, ce qu’il fit. Après quoi, il se mit en route. La journée se passa sereinement. Petit à petit Yaël apprivoisait les sons du désert : le crissement des pas dans le sable, la respiration de son chameau, le chant du vent dans les dunes.

Au troisième jour, il fit la rencontre d’un bédouin. Il le vit d’abord de loin puis le salua d’un geste silencieux. L’homme lui retourna son salut. Yaël avait l’étrange sentiment qu’ils se connaissaient depuis toujours. Il perçut que le désert lui était devenu familier. Nul besoin de mots. Ils cheminèrent ensemble un moment, silencieux, à l’unisson du désert.

Jour après jour, le paysage se fit de plus en plus verdoyant.

Au loin, un fleuve majestueux barrait la route de Yaël.

Il décida de le traverser coute que coute. Il s’approcha et s’aperçut que la tâche serait plus ardue qu’il ne l’avait imaginée.

Il passa une demi-journée à déambuler le long du fleuve pour trouver le moyen de passer sur l’autre rive.

Découragé, il allait renoncer. C’est alors qu’il découvrit quelques barques cachées dans les broussailles. Il porta son dévolu sur l’une d’elles et la mit à l’eau.

Après quelques coups de rames, il se retrouva dans un flot violent. Le courant l’emportait. Il empoigna les pagaies avec plus d’acharnement et fit tanguer la barque. Manquant de chavirer, il fut projeté de tout son long au fond du bateau. Epuisé, Yaël accepta finalement de se laisser conduire et ferma les yeux… L’embarcation était de nouveau stable.

Au petit matin lorsqu’il se réveilla, le canot s’était échoué sur un banc de sable de la berge convoitée. Il avait finalement réussi à traverser… Pour cela, il avait dû renoncer à son désir !

Il se leva d’un bond joyeux et sauta sur la plage. Les oiseaux, confiants, chantaient dans les broussailles.

Yaël poursuivit sa route. Elle menait à l’orée d’une forêt. Sans se poser de question, il suivit le chemin et pénétra sous les arbres. Il s’enfonça de plus en plus. Sur les côtés, le sous-bois s’épaississait.

A sa surprise, le chemin débouchait dans une clairière sans issue. Il s’arrêta et la balaya du regard. L’atmosphère était paisible et engageante.

Yaël fit quelques enjambées d’un côté. Un fourmillement désagréable le parcourut. Surpris, il retourna sur ses pas. Il se déplaça à l’opposé. La même sensation le parcourut à nouveau. Il revint à son point de départ et, perplexe, scruta la clairière.

Ses yeux furent attirés par un arbre. Il l’observa plus attentivement et ressentit un élan de bien-être dans sa poitrine.

« Tu connais maintenant la suite de ton chemin ! » entendit-il distinctement.
– Qui parle ? Demanda-t-il.
– Tu te parles à toi-même. Je suis ta voix intérieure. Tu peux m’entendre chaque fois que tu te rends disponible!

Yaël respira profondément et fit le vide en lui.
– C’est cela, tu as trouvé la clef, poursuivit la voix.
Il s’intériorisa encore davantage. Soudain, il sentit la clairière disparaitre…

Yaël est arbre, il est vent… Il est la Terre et le Ciel.
Il voit l’œuvre qui lui reste à accomplir.

Yaël cligna des yeux et recouvra ses sens. Il se dirigea vers l’arbre et entrevit  un chemin qui lui permit de sortir de la forêt. Il était temps pour lui de retrouver ses semblables.

Dans la ville d’Inaïne, tous les jours, un homme s’installe sur la place.

Les habitants viennent souvent le voir. Il les accueille chaleureusement. Nul besoin de mots, nul besoin de livre. Sa seule présence apaise et son sourire réconforte.

Si un jour vos pas vous mènent à Inaïne, peut-être le rencontrerez-vous !


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