A mes invisibles amis de la nature

« C’est le moment : écris le récit ! »
La voix me réveille ce matin ! Elle se répercute et les sons fusent : « …écris le récit »,  « …le récit » « …si » « …si » ! 

Bon ! D’accord !
L’écho résonne en moi… Je pianote sur mon clavier : « Au commencement »… Une pause s’immisce pour décrire la portée de l’histoire. La clé en est celle de mon domicile qui ouvre sur ma quête d’harmonie à travers toutes sortes de lubies, d’illusions, de visions… Ce toit se situe dans une résidence classique, proche du cœur d’une grande métropole.
J’y joue au demeurant de la musique, j’y chante, j’y dessine et tout cela accompagne mes aventures intérieures. Mon appartement est comme un abri pour ces activités intimes.
Ce que je soustrais certainement le plus aux regards envahissants est un contact avec la nature dans un souci de confort personnel et de découverte, que ce soit auprès des végétaux, des eaux de source ou du minéral.

Le jour où tout a débuté, je suis en train de confectionner des compresses d’argile pour soigner un bobo récalcitrant.
Ces cataplasmes me sont l’occasion d’exprimer ma ferveur face à la terre et me procurent ivresse et sensations fortes…
Je sens soudain une présence vaporeuse posée sur la glaise que je prépare : un gnome est assis là !
Silence, observation, découverte réciproque.
Le lien se tisse…
Un délicat entrelacement prend forme !
L’approche devient communication, fréquentation.
Le petit être me joue parfois des tours. Un matin il m’est impossible d’allumer mon ordinateur, je m’interroge et son image me vient… Je lui lance :
– C’est toi le farceur ?
Il éclate de rire et mon bouton fonctionne à nouveau !

Un événement a secoué ces amusements quotidiens.

Je fais une chute, occasionnant une fracture complexe du poignet et me retrouve entre les mains hospitalières de la médecine. Une malencontreuse piqûre d’anticoagulant injectée en intramusculaire abdominale à la place d’une sous-cutanée prolonge mon séjour en soins intensifs !
Mille images m’assaillent : passage des infirmiers ou des médecins, renouvellement des pansements, perfusions… Oserai-je mes précieux cataplasmes qui me détendent si profondément ?
– Réalise-les dans ton esprit, m’est-il soufflé.
Ah ! Oh ! Le gnome est intervenu !
L’idée me trouble puis me pénètre…  Je vais réformer mes pansements !

Allongée, entre deux examens ou analyses, je m’évade collecter l’argile dans de splendides paysages éthérés où des couches terrestres affleurent toutes pures et belles.
Le petit être m’accompagne. Je suis fatiguée, son aide est bienvenue !
Il réalise les compresses immatérielles, les applique sur mon ventre, sur ma main et sur mon bras. Et cela autant de fois que nécessaire dans la journée ; il a l’avantage, lui, de pouvoir passer dans les interstices entre l’orthèse qui immobilise mon poignet et ma peau !

D’inaudibles conversations émaillent entre nous ses soins vigilants :
– Que fais-tu là, demande-t-il ?
– Je mets un peu d’huile essentielle sur ma douleur. Les gouttes de la plante Hélichryse calment les bleus du corps et de l’âme.
– Si tu en rajoutais sur l’argile !
Il en est ainsi ! 

– Et là tu dis quoi ?
– Je rends grâce pour mon alimentation…
– Pose aussi une bénédiction sur la terre que nous mettons en place… évoque-t-il. Amen !

Nos contacts intimes s’abritent dans un affectueux secret qui n’empêche pas des échanges soutenus avec une compagne de chambre débordante de bienveillance et de pétillance.
… Jambes bleues de son côté, ventre et bras du mien, mais entre nous la circulation est impeccable !
Les fins de journée sont une douce complicité… attirant la veilleuse de nuit ravie de partager nos diverses confidences et le clin d’œil masqué de mon invisible protecteur.

L’influence de la biologie médicale me pousse-t-elle à dépister d’éventuels mirages ? La fatigue gagne la confection de mes remèdes éthériques… Le scepticisme se fixe sur mon manège vers les paysages où je vais ramasser la matière la plus appropriée pour mes soins parallèles !

Je décide d’arrêter !

Vient le soir.
La surveillante nous visite comme à l’accoutumée, elle s’écrie en me voyant :
– Vous n’avez pas l’air en forme et votre poignet est particulièrement tuméfié au-delà du plâtre ! Que se passe-t-il ?

Message reçu !
Je me remets aussitôt à mes traitements subtils…
Les doutes qui auraient pu subsister prennent le large. Mon intelligence avec cet allié se métamorphose. La connivence s’installe dans mon for intérieur !

Mon cher gnome en profite-t-il ?
Devant moi apparaissent deux êtres. Je reconnais mon interlocuteur habituel. Le second est assez différent tout en arborant un air de famille.
Etonnement. Sourires. Présentations. La partenaire de mon associé a rejoint son conjoint… !
Selon la coutume humaine, et en signe de gratitude je leur propose :
– Que puis-je vous offrir qui vous ferait plaisir ?
Une réponse nette jaillit :
– Causer avec nous et nous raconter des histoires !
Les conversations de la chambrée se colorent de récits en tous genres. Les journées sont trop courtes… !
D’autant que mon temps à l’hôpital tire à sa fin.

Retour à la case appartement, cette fois-ci je suis affublée de mes deux amis invisibles qui tiennent à me suivre.
Les questions sanguines se sont réglées. Progressivement ma forme revient et mon abdomen reconquiert ses couleurs ordinaires.
La proximité prend une nouvelle tournure.
Selon la directive de mes hôtes, je place et j’aménage un grand plateau dans mon séjour pour qu’ils s’y épanouissent le mieux possible. Un peu de sable, des pierres et quelques offrandes : ils ont l’air heureux…

Ah ! Les inclinations éthérées… Pouvais-je imaginer que j’allais me retrouver domestiquée dans mon propre environnement ?

Au cours d’une promenade avoisinante, un elfe perché sur une clôture m’interpelle :
– Quand rejoueras-tu de la musique… ?
– Pardon ?
Je reste muette de perplexité ! Il répète :
– Quand rejoueras-tu de la musique…?
De mes oreilles la demande passe à mon cerveau qui mesure la surprenante intervention. Je me mets au diapason et je finis par répondre après quelques secondes d’hésitations :
– Bien entendu, je m’y remets !
Il apprécie les chansons et refrains populaires que respire mon accordéon folk ! Coup de souffle pour l’instrument : de l’air le plus facile à interpréter jusqu’à l’adorée valse à mille temps mes doigts effleurent les touches pour les habitants de la brise et de la bise. De nombreuses notes s’écoulent jusqu’à ce que je m’aperçoive que de fait l’elfe m’a proposé une véritable rééducation de mon poignet.
Je réalise aussi que mes arpèges résonnent au-delà de mon entendement ! Les volutes sonores ondoient dans le quartier, la cité…

Je parcours la ville et mes pas m’amènent dans un parc du centre. Quelques airs marchent en cadence dans ma tête, et sur mes lèvres des couplets se poursuivent. Une parole à peine audible résonne à mon ouïe :
– Tu veux bien m’adopter ?
– Qui me parle ainsi ?
Point d’orgue. Silence. Et de nouveau la voix :
– Dis, tu veux bien me prendre chez toi ? Je souhaite, en grandissant, connaître les humains de plus près.
Devant moi une petite licorne me fait face.
Je suis impressionnée par la mission qu’elle me soumet…
Intégration. Accueil de la voie !
Elle saute en équilibre sur mes épaules et gambade autour de moi pendant le reste du trajet.
La tâche s’avère dans mes capacités car l’animal coopère et sait me guider : sa pointe en spirale au milieu du front est l’intuition même !
Comme pour un enfant, sa stature se développe au fur et à mesure…
Ma nouvelle adoptée aime me suivre dans mes déplacements ou se caler dans un angle de mon plateau.

Or voilà qu’un matin un elfe se trémousse juste à côté d’elle. Il a une vingtaine de centimètres, bien plus adapté en taille que son semblable des arbustes voisins !
En réponse à mon étonnement, il me dit :
– Je suis là pour ton ouverture, en particulier musicale.
Et il me conseille dans l’écoute de sonorités inhabituelles, m’encourage loin des quelques mélodies stéréotypées usuelles !

Après lui, une ondine découverte au bord d’une rivière s’établit aussi chez moi, nous nous étions entraperçues quelques mois avant. Elle vient s’installer fidèle et discrète… Se joint à elle une sirène issue d’un fossile marin, une espèce d’huitre pétrifiée, ramassée à l’entrée d’une grotte et que j’avais apposée à mon plateau…
Lors de sorties à l’océan, elle m’invite à un regard différent sur les beautés de la mer… De plus elle prend soin d’améliorer ma voix.

Un vrai déferlement a empli mon foyer… L’élément igné manque cependant dans cet afflux.

Quelle erreur d’appréciation ! 
Bien à mon insu une salamandre de feu m’observait incognito depuis des semaines… Elle se présente agrippée sur la grosse pierre à sel à côté de l’autel destiné à mes hôtes invisibles et m’annonce :
– Le moment est venu où je peux m’introduire en toi et agir pour « aviver ta flamme » qui commence à devenir un peu lumineuse.
Silence.
Je m’interroge… Est-ce que je le souhaite ?
Mon cœur s’enflamme d’une ardeur sans équivoque…
J’ai la sensation d’une transmutation retentissante !
Tous mes partenaires semblent affectés par cette fougue… qu’ils animent la terre, l’air, l’éther, l’eau ou le feu.
Dans cette ferveur nouvelle je gratifie leur espace réservé, d’une offrande composée de plusieurs pièces de quartz étincelant. Ce sont les cinq « solides de Platon ». Ces polyèdres convexes et réguliers représentent chacun un des éléments. Ils m’incitent à une vue globale de leur existence et nous permettent, à mes complices et à moi, de nous lier, nous relier en une véritable alliance commune !

L’union gagne ma vie à grands battements de cœur. A un rythme palpitant les deux faces de ma personnalité, masculine et féminine, s’équilibrent, s’embrasent l’une en l’autre… !
Une surprise m’attend… Quelle concordance ! 
Deux de mes colocataires ont créé un couple : l’elfe s’est adjoint une elfette et… un pégase accompagne la licorne…
Les gnomes avaient déjà ramené plusieurs enfants, constituant une famille.  Le mot est un peu inexact car les petits ne grandissent pas comme chez les humains, m’ont-ils expliqué, l’âge tendre peut figurer un état à long terme.

Ma chaumière devient un hameau, une campagne…

L’histoire pourrait s’arrêter là !

Non !

Un grand choc, un jour, me flanque en l’air, me colle parterre, me noie, me transperce, me fait fondre : il n’y a plus personne sur mon plateau !

Emotion, commotion…

Où se trouvent-ils tous ?

Bien sûr ils mènent chacun leur vie, ils ne sont pas toujours présents. Quand je pense à eux pourtant ils accourent.
Et cette fois, rien !
Tous ensemble, d’un seul coup !
Quel saisissement !

Lentement le bouleversement fait place à l’apaisement… Le désordre s’anéantit…

La vacuité se métamorphose en un grand éclat de rire qui explose dans mon être !

Ils m’ont tous incorporée !

Depuis ils sont unis à moi… Ils sont en moi… Ils sont qui je suis… Parfois nous causons, parfois ils se manifestent et à l’évidence ils m’assistent même si je ne le sais pas toujours… 


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