La Terre-Mère

Un hiver glacial couvre l’humus de la forêt.

Dans un fourré profond gît un cadavre vaguement dissimulé à la vue. Un amoncellement informe enveloppé de lambeaux laisse apparaitre par endroit le corps mutilé, couvert de sang séché. 

Jouxtant le bois, se trouve un pré avec en son centre une petite maison où habite une Mère en compagnie de ses trois filles, nées d’une même mise au monde.
Les enfants, bien emmitouflées, sont le plus souvent dehors, à jouer ou se promener.
Elles sont attirées vers l’épais fourré et abordent le sentier d’un pas sautillant, puis s’enfoncent à pas lents dans le bois inextricable.
Brutalement elles s’arrêtent :
– Oh ! S’écrient-elles dans un même mouvement.
Le monticule couvert de vêtements s’étend devant elles, occulté par des branchages.
Elles se consultent des yeux, constatant qu’il s’agit bien d’un corps mort à peine enfoui.
– Brrr…
Il n’y a pas d’odeur, mais elles ressentent un nuage de lente décomposition qui entoure le cadavre.
L’une des fillettes a des réactions vives et promptes :
– Quel fourmillement ! L’espace est envahi ! dit-elle en portant son attention sur l’environnement.
– Hou ! Je ne me sens pas bien frissonne une autre à l’écoute de ses sensations. Elle se secoue comme pour se dégager de ces effluves.
La dernière qui est réservée et réfléchie observe et ne dit mot…
Les trois sœurs restent là, concentrées, durant une longue période, puis leurs regards se croisent :
– Assez ! Rentrons ! Expriment-elles.

Elles prennent le chemin du retour à pas lourds, d’autant qu’elles connaissent la sensibilité de leur Mère aux déséquilibres de la nature.
Celle-ci est allongée sur une banquette dans la pièce principale, terrassée par une impérieuse douleur. Des élancements erratiques sillonnent son dos… Elle ébauche un signe de la main aux enfants leur indiquant qu’elle a perçu leur arrivée.
Les fillettes s’assoient sans bruit, leur calme emplit l’intimité de la maison.
Dehors, comme dedans, une pause tapisse l’atmosphère : de gros flocons blancs commencent à tomber.

La plus réactive suspend le silence :
– Comment vas-tu, Mère ?
– Merci ma fille ! Mes douleurs me disent qu’il se passe quelque chose dans les environs… Avez-vous trouvé un présage ?
– Oui ! Répondent-elles en chœur.
Et la plus prompte précise :
– Un corps mort gît dans la partie épaisse de la forêt voisine.
La sensitive souligne : « Qu’est-ce qui émane de ses cellules en décomposition ! Peur ! Colère ! Haine ! Frustration ! Tout cela nous a envahies »…
La Mère répond par un frémissement :
– Mmmmh !

A travers les fenêtres, les quatre tournent leurs regards vers le paysage resplendissant de blancheur.
La fillette si réservée invite ses compagnes :
– La neige est en harmonie, le temps est opportun, saisissons cette offre…

Les trois sœurs se lèvent, revêtent leur manteau et se dirigent vers la porte.
Elles sont maintenant dans le bois, et reconnaissent à peine l’endroit devenu immaculé. Les cristaux ont commencé à dissoudre les miasmes. Les visiteuses se sentent attendues tant une légèreté avenante se dégage. Elles s’assoient entourées par la beauté des flocons et s’accordent à la cérémonie menée par la neige.

Une mélopée commune s’élève dans l’air.
Tout en continuant le chant, la discrète se lève et dessine quelques gestes, comme pour élargir l’invitation au monde puis elle amorce des pas au rythme de la mélodie.
« Pour tous ceux qui sont morts sans sépulture » murmure-t-elle à un moment.
Les deux autres se joignent et répètent avec elle les mots tout en esquissant des déplacements rythmés. Chants et mouvements s’entremêlent…
La neige finit lentement son office, la cérémonie se termine. La grâce est au rendez-vous et le soleil fait une apparition.

Le retour est joyeux.
Quand les filles arrivent au logis, leur Mère les reçoit avec un sourire, le soulagement a regagné son corps.
Elle remercie ses enfants, la vie et s’exclame :
– Vous avez réalisé des merveilles !
– Oui, comme tu l’accomplis à ta manière avec ton corps, chère Mère ! Nous veillons… accordées au cœur de notre Terre…


Télécharger le texte (193 ko)

Cette nouvelle a été publiée dans un recueil aux éditions Seepia :

Laisser un commentaire